Le mouvement inter luttes indépendant, le groupe de jeunes militants qui inquiète les forces de l’ordre.



Antifascistes et anticapitalistes, le jeunes militants du Mili multiplient les actions depuis 2013.

Au cœur de leur lutte : les discriminations et les violences policières. Organisations de banquets et distribution de nourriture aux SDF sont peu médiatisées. Ce sont leurs actions musclées : manifestations sauvages et affronts avec la police qui frappent les esprits. Et inquiètent.


« Toi t’es journaliste c’est ça ? » Le ton est hostile, le regard suspicieux. Vêtu d’un jean’s et d’une veste noire, bonnet sombre vissé sur la tête, Amine (1), activiste longiligne de 18 ans, accepte de parler de son engagement au Mili avec réticences. Son cursus au lycée autogéré lui laisse du temps pour ses activités militantes. Depuis Orly où il a grandi, il développe une méfiance vis-à-vis des discours de Dieudonné et d’Alain Soral qui ont la côte dans son quartier. « Je disais à mes frères : ils sont proches du FN, ils sont racistes ! Mais tant qu’ils tapaient sur Israël, ils s’en foutaient ». Amine se tourne alors vers les mouvements antifascistes, séduit par la violence de leurs actions sur les vidéos qui circulent sur internet. Il rejoint la trentaine de militants du Mili en 2016 pendant les manifestations contre la loi travail de Myriam El Khomry. Moment clef pendant lequel le groupe crée en 2013 s’est structuré.

« Le recours à la violence, c’est le seul moyen d’être entendu »
« Quand je suis arrivé au Mili, on m’a conseillé de la lecture. Georges Orwell. « La ferme des animaux ». En ce moment je suis dans « 1984 ». Amine évoque la révolte comme une réponse à la répression abusive d’un système qui ne lui laisse pas le choix « le recours à la violence ne fera peut-être pas changer les choses, mais c’est le seul moyen d’être entendu » assène-t-il. Et de faire la une des médias.

Des militants dispersés par des jets de lacrymo après des affrontements avec la police

DES GARDES DU CORPS POUR LES JOURNALISTES DE BFM
Lors du blocage des lycées du 2 mars, l’équipe de BFM était accompagnée d’un garde-du-corps. Du jamais-vu. Une mesure mise en place par la direction de la chaîne suite aux agressions dont les journalistes de la chaîne sont victimes sur le terrain. Et qui rassure les équipes, qui prennent tout de même le soin d’enlever les stickers logotés de leurs caméras et de leurs micros.


« Tout le monde déteste la police »
Démonstration le 28 mars lors d’un rassemblement pour Liu Sahayo, ressortissant chinois abattu à son domicile par les forces de l’ordre. Les membres du Mili se sont donné rendez-vous aux abords du commissariat du 19ème. Ils réservent un accueil agressif au journaliste qui tente de les interviewer « BFM : vous êtes tous des vendus ! » Avant de lancer au reporter qui tente de se défendre « ouais c’est ça toi tu n’es qu’un esclave c’est ça ! Sale esclave va ! ». Au fil de la soirée, les silhouettes vêtues de noir se multiplient au premier rang des manifestants. « Tout le monde déteste la police » un des slogans phare du Mili est scandé au rythme du tam-tam qui accompagne nombre de leurs actions. « Police Assassins » aura plus de succès auprès de la communauté asiatique mobilisée. Jets de projectiles fusent contre tirs de lacrymo. Débute une manifestation sauvage où les membres de la communauté chinoise se mêlent au « Black Block » : militants parés de cagoules, foulards, et lunettes cachant leurs visages.

Fiché S pour ses activités militantes
Les militants s’exposent à des poursuites judiciaires ils le savant. Amine a deux jugements en attente pour dégradations volontaires. « Mon avocat m’a dit que j’étais fiché S. Il l’a vu dans mon dossier ». Une répression qui rebute certains pourtant proches du mouvement. Comme Oscar, jeune de 20 ans habitant Levallois, administrateur du compte Twitter Info Blocus. Il l’a créé en février pour relayer les blocages des lycées en soutien au jeune Théo. Le nombre de followers grimpe vite. 1600 personnes à ce jour. Et les relais suivent dans toute la France « Des lycées ont été bloqués à Marseille et Lille. C’était une première ». Si le rôle joué par Info Blocus a pris de l’ampleur dans le mouvement, Oscar est ferme « Moi je ne veux pas entrer au Mili, je tiens à ma liberté ». « Mais ils comptent sur moi pour les prochains blocages de lycées des 20 et 21 avril « contre les élections. » Ça m’énerve car c’est une cause perdue d’avance… ». Mais il s’exécute.

BLOQUER DES LYCEES C’EST UNE CHOSE, CASSER C’EN EST UNE AUTRE
Réaction du frère de Théo, Mickaël

Concernées en premier lieu, les familles des victimes portent parfois un regard mitigé sur ces mouvements contestataires. Comme Mickaël, frère de Théo, à la tête de son comité de soutien : « C’est normal que les jeunes se soient sentis concernés car il y a un phénomène d’identification. Mais la violence ne résout jamais rien. Même si c’est pour eux le seul moyen de se faire entendre. Théo a fait des appels au calme. Bloquer des lycées c’est une chose, casser pour casser en récupérant la cause c’en est une autre. Et cela salit le mouvement ».

Le Mili a orchestré sa propre disparition
La page Facebook du Mili est toujours active, pourtant officiellement « le mouvement n’existe plus. « Trop d’histoires, trop de problèmes avec la police » soupire Amine. Et beaucoup de like. « 24 000 personnes suivent la page du Mili » Soit 100 fois plus que son noyau dur. Alfonso connaît les chiffres par cœur. « 31 000 pour l’AFA » (action antifasciste paris-banlieue) groupe plus ancien dont il est membre qui a assisté à l’évolution du jeune mouvement « Le Mili a eu tellement de déboires judiciaires que ses membres l’ont dissout dans Génération ingouvernable. Ils auraient bien voulu que l’AFA s’y rallie aussi mais nous avons refusé ». Chacun tient à son autonomie. « Beaucoup de jeunes se revendiquent du Mili, mais on les entend dire « La » Mili, ce qui prouve qu’ils n’en font pas partie. La base est fermée. Mais il n’y a pas de carte de membre ou autre » précise Alfonso. Les réseaux sociaux jouent un rôle crucial « La communication par signaux de fumée, ce n’est pas ça qui fait venir du monde en manifestation » reconnait Alfonso. Mais ce mode de communication par internet est à double tranchant. « Je sais que certains messages que je reçois sont envoyés par la police pour nous soutirer des infos » indique Oscar. Même problématique pour les vidéos de manifestations sur Internet « on ne va pas se mentir, ce sont plus les images des débordements qui font venir du monde en manif que les textes que nous publions » avoue Alfonso. « Mais c’est aussi par elles que certains membres sont identifiés. C’est un problème central dans nos mouvements que nous n’arrivons pas à solutionner ».

Une stratégie de communication efficace et maligne
Pour limiter les fuites au sein de la police, Génération Ingouvernable communique juste des dates. Et précise le détail des actions à un cercle limité. Ce qui n’empêche pas les forces de l’ordre d’être informés. Le 1er avril, le drôle de carnaval qui s’est élancé dans les rues de Ménilmontant, haut lieu des mouvements antifas, est entouré de nombreux policiers. Les militants déguisés pour dénoncer « La mascarade présidentielle», scandent « tout le monde déteste les élections » dérivés du slogan fétiche du mouvement, et attirent la sympathie des passants qui peinent à comprendre le lourd dispositif policier déployé. « C’est inadmissible. On vit dans une démocratie. On a le droit de dire que l’on n’est pas d’accord. C’est pas parce que y’a quelques jeunes qui sont là qu’il faut bloquer la rue » Sauf que la manifestation n’est pas déclarée et que les déguisements offrent une parade pour avancer masqué. Une stratégie de communication efficace et maligne, à l’image du mouvement.

Alexis Kraland, journaliste indépendant, fondateur de Street Politics
Comment peut-on expliquer la défiance des jeunes militants envers les médias ?
Le problème des médias mainstream, c’est qu’ils relaient les sources policières sans les vérifier. Quand la police donne le nombre d’interpellations dans une manifestation, ils se contentent de le donner sans aller plus loin. Alors que moi même j’ai déjà été placé en garde à vue juste pour avoir fait mon travail de journaliste !
Quelle est la différence de la couverture de Street Politics ?
L’absence de commentaire ! Je me contente de montrer les faits tels qu’ils sont.
Et même si cela dérange certains. Quand nous avons montré avec Gaspard Glanz (ndlr : fondateur de Taranis News) les images des agents des renseignements qui se faisaient passer pour des journalistes pendant les manifestations, nous savions que cela allait compliquer nos conditions de travail sur le terrain. Mais c’est notre devoir de le montrer.

« De Aulnay à Paris, organisons-nous »
Pour diffuser son idéologie, l’ex MILI utilise des « punch line » du RAP français « Le monde ou rien », un titre du groupe à succès PNL, qui traduit le peu de concessions que le mouvement est prêt à faire, ou encore « Le ciel sait que l’on saigne sous nos cagoules » d’un texte du rappeur Booba. Pour les militants, il s’agit de se réapproprier le monde qui les entoure. Une formule qui séduit intra-muros et au-delà du périphérique.

La place de la République lors de la marche du 19 mars

Les échauffourées provoquées par les jeunes militants malgré les directives pacifiques de leurs ainés de l’AFA à la marche pour « La justice et la dignité du 19 mars » marquent leur autonomie. Génération ingouvernable prépare sa propre « grosse action » le 17 avril. Le but : empêcher le meeting du Front National à Bercy. « Une opération qui s’annonce tendue » pour Oscar qui a déjà eu affaire au service de sécurité du parti d’extrême droit. Il y sera quoi arrive, « pour filmer uniquement ». Nul doute que cette nouvelle génération de militants continuera à faire parler d’elle. (1) : Les noms ont été modifiés.

Olivier Blanchard, historien et chercheur au CNRS Le recours à la violence est commun à tous les mouvements extrêmes. A défaut de prendre les urnes, les militants prennent la rue. Pour ces groupes minoritaires, c’est le seul moyen de se faire entendre. Si chaque époque a connu ses supports de propagande, la nouveauté apportée par les réseaux sociaux consiste à placer toutes les paroles au même niveau. Dès lors, le positionnement du lecteur vis à vis de ses publications se complexifie. Et la rapidité de leur propagation s’intensifie. A cela s’ajoute une fascination pour la violence accrue par la consommation de vidéos qui circulent sur internet. Dès les années 20, la force de l’image pour galvaniser les foules a été comprise par les mouvements de propagande. Ce nouveau mode de diffusion permet de toucher un plus grand nombre plus vite, mais est aussi consulté par les forces de l’ordre, donc match nul.

Texte et photos : Alexandra Quarini

Follow by Email
Facebook
Google+
http://www.prisesderue.fr/2017/04/13/le-mili-la-releve-antifasciste/
YouTube
YouTube
Instagram